Simon Yates à la poursuite de Chris Froome sur le Zoncolan. (c) Sirotti

Un Giro sans la Rai, est-ce possible ?

La Rai et RCS, l’organisateur du Giro, sont en désaccord. C’est un peu récurrent à chaque période de renouvellement de contrat mais cette fois-ci, la crise semble plus ancrée. RCS a décidé de demander à la Rai 18 millions d’euros contre 12 millions d’euros auparavant pour la diffusion de l’ensemble de ses épreuves*,  sans compter le coût de la production, estimé entre 7 et 8 millions d’euros à la charge de la Rai (nous en parlions il y a quelques jours, lire ici). Problème : La Rai ne comprend pourquoi elle devrait soudainement augmenter de moitié son engagement pour diffuser la même chose. Il y a quelques jours, Auro Bulbarelli a été nommé directeur de Rai Sport. C’est un fervent supporteur de cyclisme et il a longuement commenté le vélo à la Rai. Beaucoup donc, pensaient que sous sa direction la situation s’améliorerait mais pour l’instant rien ne le confirme vraiment. 

Pourquoi une telle augmentation ?” s’est étonné Bulbarelli, interrogé par plusieurs médias lors de sa prise de fonction. “Rai Sport fera l’impossible. Le cyclisme fait partie de notre héritage mais le prix est là bien trop élevé. Nous devons comprendre les raisons de cette augmentation et essayer de trouver un compromis“. Même si la Rai a toujours était de bonne composition avec RCS, là, la pilule risque d’être plus dure à faire avaler. Tout comme le Tour de France avec France Télévisions et la Vuelta avec la TVE, le Giro est historiquement diffusé sur les chaînes de l’opérateur public, même si il y a eu une parenthèse. Entre 1993 et 1997, Mediaset a en effet diffusé le Tour d’Italie avant que la Rai ne reprenne le flambeau.

Mais est-il aujourd’hui envisageable que le Giro ne soit pas diffusé sur les chaînes de l’opérateur public ? C’est la grande question qui n’aura sans doute pas de réponse tant que ça n’aura pas été testé. Toutefois, on peut s’essayer à apporter des éléments de réponse. Il y a plusieurs aspects à prendre en compte.

Le principal d’entre eux est bien entendu l’aspect technique. La captation d’une course cycliste est parmi les plus exigeantes. C’est une compétition itinérante qui se déroule en mouvement. La Rai compte d’ailleurs là dessus. Ses principaux concurrents ne disposent pas de département HF qui permettrait d’assurer la production d’une course cycliste et encore moins d’un événement comme le Giro. Et il n’y a pas le temps nécessaire et sans doute pas les compétences pour en créer un en partant de zéro. Cela dit, la fin des années 2000 (et au delà), avec notamment l’avénement de la HD, a offert une révolution dans le milieu avec l’émergence d’opérateurs privés (Euromedia, ainsi que sa désormais filiale Eurolynx, AMP Visual ainsi que son partenaire Medialuso, NEP…), venus supplanter la plupart des départements HF des chaînes publics. D’ailleurs aujourd’hui, en Europe de l’Ouest, seuls la Rai, la TVE, TPC (télévision suisse) et parfois la RTBF (avec le soutien d’Euromedia sur La Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège) continuent d’opérer avec leurs propres départements HF. Au détriment parfois de la qualité puisque bien sûr, ils sont moins sollicités pour ce genre de prestations que les opérateurs privés et n’ont donc pas toujours le même savoir faire. D’ailleurs en 2013, le Giro avait été filmé avec les moyens techniques d’Eurolynx, opérés par les moyens humains de la Rai avant que cette dernière ne mette à jour son service HF… juste à temps pour le Giro 2014. Il est donc tout à fait possible pour RCS de s’affranchir des moyens de production de la Rai. Toutefois le coût sera sans doute plus élevé puisqu’il faut faire appel à des prestataires extérieurs, là où la Rai pouvait gérer en interne. On parle de plus de 10 millions d’euros (contre 7 à 8 millions actuellement).

L’autre aspect est légal. Comme partout en Europe, l’Italie a dû dresser une liste des compétitions majeures dont la diffusion doit prioritairement être en clair sur tout le territoire italien. Le Giro y figure bien entendu. Il faut donc une chaîne en clair. Or si RCS fait monter les prix, c’est parce que comme pour beaucoup d’autres compétitions en Europe, des diffuseurs privés à péage cherchent à acquérir des événements phares pour aider à la vente de leurs abonnements… même quand ça se traduit par une envolée du coût d’achat des droits de retransmission. Heureusement pour RCS, il y a quelques opérateurs italiens qui disposent à la fois de chaînes payantes et gratuites.

C’est par exemple le cas de Mediaset, l’autre grand diffuseur italien. Mais celui-ci a déjà fait savoir qu’il n’était pas intéressé par le Giro. À l’inverse Sky Italia a déjà fait part de son intérêt par le passé. Or la filiale italienne du géant Sky possède aussi la chaîne TV8, diffusée en clair. Même chose pour Discovery. Le propriétaire de Eurosport peut s’appuyer sur ses deux chaînes en clair : Nove et DMax. C’est bien entendu sur l’opérateur américain que l’attention est portée. Eurosport possède déjà les droits du Giro partout en Europe (hors Italie), sauf en France (où la chaîne L’Equipe diffuse). De plus, la chaîne européenne dédiée au sport est déjà présente sur place pour une couverture améliorée de l’événement (interviews au départ et à l’arrivée, plateau TV à l’arrivée) avec les moyens techniques… d’Euromedia ! Le plus grand spécialiste de la captation en direct de cyclisme opère déjà pour Eurosport sur quelques épreuves au long de l’année.

L’idée générale est qu’une majorité de l’étape soit diffusée sur la chaine payante et le final sur la chaine gratuite pour à la fois répondre aux exigences légales et ne pas prendre le risque de faire tomber la course dans l’éventuel anonymat que peut représenter une diffusion sur une chaine à péage. Notons aussi que Urbano Cairo, le patron de RCS, possède lui-même son réseau de diffusion avec La7 (en clair).

Il y a un autre aspect primordial : le volet institutionnel. Et c’est là que le bât blesse pour RCS. C’est là qu’est sans doute le plus gros risque. Le cyclisme n’est pas un sport de salle ou de stadium. Il a besoin des territoires pour exister et se développer. Or ceux-ci sont naturellement tournés vers une diffusion la plus large et qualitative possible (on parle là de qualité d’audimat). C’est donc naturellement que les territoires italiens ont plus d’affinité avec l’opérateur historique : la Rai. Et pas que les territoires. Une organisation de la taille du Giro a aussi besoin de services publics pour assurer son bon déroulement, voire son déroulement tout court. Or si le Giro (et les autres grandes épreuves RCS) chasse trop sur les terres de la rentabilité que pourrait offrir un diffuseur privé, il risque de se détacher de sa vocation dans le patrimoine national et des avantages qui vont avec. Et à un moment il risque le payer, littéralement parlant (frais de police, administratifs, aménagements routiers, etc…)

Enfin il y a un dernier aspect à ne pas oublier, c’est l’aspect commercial. D’une, une diffusion majoritairement payante signifie beaucoup moins de visibilité pour les partenaires. De deux les réseaux privés n’ont pas la force de l’opérateur public pour trouver des annonceurs qui aiderait à rentabiliser l’investissement.

Une diffusion sur un réseau privé semble donc difficilement envisageable à l’heure actuelle et même à terme. Ce n’est pas forcément mauvais pour le fan de cyclisme. Seuls inconvénients : d’une ,la qualité de retransmission qu’offrirait des société de production spécialisées comme Euromedia ou AMP Visual, comparé à la Rai ; et de deux, l’impact que cela pourrait avoir sur la façon dont sont tracées les étapes. Car si une course cycliste est diffusée majoritairement sur une chaîne à péage et que le final est en clair, alors il y a tout intérêt pour ses organisateurs à dynamiter les premiers kilomètres de chaque étape et à laisser tomber les modèles actuels où les difficultés sont essentiellement concentrées sur les derniers kilomètres, quand on sait qu’on atteint les pics d’audimat. Ce serait indispensable pour convaincre les gens de s’abonner, sinon ils n’auraient qu’à se contenter des dernières minutes en clair. Mais globalement ça aurait sans doute un impact positif sur le spectacle.

* Ensemble des épreuves RCS : Strade Bianche, Tirreno Adriatico, Milan-Sanremo, Giro d’Italia, Milan-Turin, Tour du Piémont et Tour de Lombardie

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